As-tu déjà parcouru ta ligne de métro, d’un bout à l’autre ? Non ? Alors, viens, je t’emmène.

Le métro a ce quelque chose de fascinant. Ces lignes s’entrecroisant à plusieurs dizaines de mètres en dessous du niveau de la terre fait ressembler les grandes villes à du gruyère.  J’habite sur la ligne 9. Cette ligne est particulière parce qu’on va d’un extrême culturel à l’autre de la banlieue (Mairie de Montreuil – Pont de Sèvres) mais aussi parce qu’on passe par l’épicentre de Paris.

Cette ligne est spéciale aussi de par ses utilisateurs. De mairie de Montreuil à Buzenval, les wagons sont pleins de mamas africaines en boubous bariolés, d’ouvriers maghrébins aux chaussures de sécurité, de lycéens lookés Tektonik et de gamines sans âge. Si on regarde par la fenêtre, on s’aperçoit qu’il y a aussi une vraie vie sur les quais. Mais j’y reviendrai. Nation et sa coupole orangée, la population change. Moins de mamas, plus de bobos. On parcourt le 11ème, rue des Boulets, presque toujours vide, Charonne, Voltaire et ses petites mamies et leur cabas, Saint Ambroise avec ses bancs aux assises assez larges pour permettre aux clochards de dormir. C’est d’ailleurs à cette station que j’ai été témoin d’une drôle de situation. Assise bien tranquillement sur mon strapontin, je vois par la fenêtre huit ou neuf SDF sur ces larges bancs, assis les uns en face des autres, gobelets en plastique à la main, bouteilles de vin et bières trônant au milieu d’eux. Ils faisaient tout simplement la fête. Immobilisée pour je ne sais quelle raison, j’observai la scène avec attention. Alors qu’un voyageur patientait sur le quai, un des clochards se levait et je lus sur ses lèvres « Z ‘auriez pas une p’tite pièce, s’iouplait ? ». Ils devaient commencer à être à court de rosé. On n’a rien sans rien comme dirait l’autre. Saint Ambroise, c’est un Sentier bis, mais version asiatique, portant parfois des rouleaux de tissus jusqu’à leur boutique, là-haut, à la surface. Le wagon repart et on passe devant Oberkampf pour les fêtards, République et ses couloirs sans fin. A Strasbourg St Denis, on change encore de population, cette fois je retrouve mes boubous et mes douces racailles sifflantes en jean beaucoup trop larges. Cette station est symbolique, elle marque une sorte de frontière entre les stations encore un peu « populaires » et les stations ostentatoirement riches.

A Bonne Nouvelle, les gobelets vides estampillés Starbucks ont remplacé la Maximator. Ça change ! Car après, c’est les Grands Boulevards, le quartier de l’Opéra et ses Grands Magasins pleins de touristes. Nouvelle population encore, des appareils photos en bandoulière, des plans de Paris avec monuments intégrés et sacs Disney Land Paris, prêts à dévaliser les Galeries Lafayette. Choc culturel en repensant à Montreuil. Et ça ne va pas en s’arrangeant. Je continue ma route. Saint Augustin permet avec ses couloirs et par je ne sais quel miracle de l’orientation d’accéder à Saint Lazare, à pieds, et sous terre ! Ca me fascine ! Je me demande même comment ils ont réussi à caser la ligne 14 là-dedans, sans que tout s’écroule. Je retrouve mes chers touristes multi ethniques à Franklin Roosevelt, APN prêt à mitrailler les Champs Elysées dès le nez remonté à la surface. Ces gens-là ont le sourire de ceux qui voient pour la première fois quelque chose dont ils ont toujours rêvé. Le sourire du petit bonheur tout simple. Alma Marceau et les dédicaces, fleurs et graffitis en hommage à Diana. A partir de Iéna, les quais et wagons sont envahis par le jean slim, repetto et lunettes aviateur. Les jeunes n’en ont pas tout à fait l’air, déjà blasés de toujours tout avoir. Leurs préoccupations ne sont pas les miennes (« Ce soir, après le restau, on rentre en taxi ? – Evidemment, je vais pas prendre le métro, il y a trois changements ! » je tourne la tête pour m’apercevoir avec amusement que les protagonistes de ce dialogue ont à peine 15 ans). A La Muette, je ne vois aucune personne de couleur sur le quai, ne descendre ni monter dans le wagon. Que des sacs Longchamp, pour hommes aussi. Le 16ème arrondissement est un monde à part, un microcosme qu’il m’est difficile à comprendre, voire impossible à vouloir intégrer. Sentiment de ne pas être à ma place, le regard cynique, voire moqueur que je lance aux autochtones en dit long. Je nargue leurs foulards Hermès et leurs talons démesurément hauts qui empêchent de marcher à une allure normale, faisant ressembler les filles à des grues cendrées. Voilà plusieurs stations que je n’ai croisé aucun SDF. Y aurait-il plus d’agents de sécurité RATP sur la rive droite qu’ailleurs ? Pas très logique tout ça ! Ca serait bien plus lucratif pour les clochards, puisque les habitants de ces quartiers sont les plus riches. Non ? Ben, faut croire que non. Le train est presque vide, on arrive au terminus Pont de Sèvres. C’est bien beau, c’est propre, c’est tout blanc, c’est… vide. Pas grand monde par là-bas. Pas grand-chose à voir non plus à Boulogne. « C’est calme ici ». Pour pas dire « C’est chiant comme la mort ». C’est pas le tout, mais je suis pas d’ici, et c’est avec un petit sourire aux lèvres que j’écoute NTM tandis que les mamies du coin s’installent sur les sièges.

Cette ligne a décidément toutes les caractéristiques de cette ville. Tout peut changer en une station, les plus aisés côtoyer les plus pauvres, en s’ignorant le mieux du monde. Et pourtant cette baraque black ne vient-elle pas de céder sa place à cette minuscule mamie rabougrie aux cheveux mauves ? Je me demande si l’opposé aurait pu se produire. Un riche du Trocadéro aurait laissé sa place à une grand-mère africaine hors d’âge ? Mais j’ai d’autres questions. Pourquoi les gens ont-ils l’air aussi triste ? On va dire qu’à Paris tout le monde fait la gueule mais comment les contredire ? Moi-même à cet instant, je ne souris pas. Le sourire est devenu une denrée rare, un luxe dont on ne fait pas cadeau au premier venu. Qu’ont ces parisiens pour être aussi torturés ? J’observe les passagers et m’imagine leurs pensées. Cette fille de mon âge, perdue dans ses pensées, qu’est ce qui la travaille tant ? Ce monsieur, là, en costume, un dimanche, pourquoi a-t-il l’air si renfrogné ? D’autres se réfugient dans un demi-sommeil de fortune, les yeux clos, la tête ballante sur leur torse.

Nous partageons tous un infime moment de nos vies, ensemble à cet instant, dans ce métro, sans avoir presque aucune chance de se recroiser un jour et je me demande alors combien de gens suis-je susceptible de croiser dans ma vie au bord de ces trains, combien de probabilités de rencontres est-ce capable de générer ? Combien de possibilités de passer tout à côté de personnes formidables sans le savoir ? Et si on va encore plus loin, combien de fois dans la semaine nous trouvons nous à côté de quelqu’un qui pourrait nous être « compatibles » ? Mais là, c’est vraiment partir trop loin.

Pour en revenir à la ligne 9, je ne me sens chez moi qu’à partir de Strasbourg Saint Denis, quand la mixité culturelle reprend le dessus, quand les boubous côtoient de nouveau les sacs Longchamp, quand je sais qu’en vingt minutes je serai dans ma maison, paisible dans le 9-3, alors que d’autres flipperaient grave, moi, je suis à ma place. Sur cette ligne où les clochards font la fête.